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GILBERT MEYNIER* AU QUOTIDIEN D?ORAN: Revisiter l'Algérie ancienne sans langue de bois ni tabous

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kahéna

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أقلدون A Gildun
Le Quotidien d'Oran:


Après L'Algérie révélée, une Histoire intérieure du FLN et Le FLN, documents et histoire, en collaboration avec Mohammed Harbi, vous signez L'Algérie des origines. S'agit-il d'un changement de cap dans vos recherches ? Faut-il comprendre que le champ du mouvement national a été quasiment labouré ?

Gilbert Meynier:

Non, le champ de l'histoire du mouvement national est loin d'être complètement labouré. Il reste encore nombre d'archives à consulter, encore inaccessibles ou difficilement accessibles. Et des problématiques apparaîtront aux chercheurs de demain qui ne sont pas celles d'aujourd'hui. Par ailleurs, mon dernier titre n'est pas un livre de chercheur, mais de pédagogue. Il est fondé sur des écrits publiés, non sur une documentation originale. J'ai décidé, pour une fois, d'écrire un livre de vulgarisation, de bon niveau, j'espère. Enfin, il n'y a aucun changement de cap: simplement, à lire la litanie des âneries qui surabondent, tant dans l'historiographique coloniale française que nationale algérienne, j'ai réalisé que, pour connaître l'aboutissement actuel de l'histoire, il fallait, aussi, commencer par connaître son début. Sans langue de bois ni tabous.

Q.O.: Si la dimension pré-islamique de l'Algérie a été occultée, c'est par la faute, dites-vous, d'un courant au sein des pouvoirs qui se sont succédé depuis 1962. L'allusion aux ?'ulamâ' et aux culturalistes semble être claire.

G.M.: Aucune allusion spécifique aux ?'ulamâ' dans ce que j'ai écrit. Les ?'ulamâ', même simplificateurs, étaient plus cultivés que ceux qui ont prétendu s'en inspirer après coup. Les fabricants d'histoire nationale - notamment Ahmed Tawfiq Al-Madanî - ont voulu faire ce qu'Ernest Lavisse avait fait pour la France: fabriquer une mythologie nationale, construire une galerie de portraits de l'histoire nationale. T. Al-Madanî a pu écrire des sottises et des simplifications. Mais l'occultation a davantage été redevable à de petits maîtres postérieurs bornés, sous le harnais du pouvoir - et non « des pouvoirs»: l'unité du pouvoir est une réalité dans toutes les sociétés. En Algérie, il fallait bâtir une histoire à fondements islamo-arabes: depuis les croisades (al isti'mâr al salîbiyy de T. Al-Madanî), on a imaginé qu'existait une muraille de Chine entre les deux rives de la Méditerranée, entre l'islam et le christianisme. Et, face aux arrogants modèles du narcissisme colonial français conquérant, le seul fourniment mobilisable des Algériens fut trouvé dans la religion et la langue arabe.

Q.O.: Vous pointez l'influence du courant des ?'ulamâ' sur l'écriture de l'histoire et la production du savoir historique. L'histoire ne se décline par uniquement au travers des manuels scolaires édités par le ministère de l'Education. Elle se nourrit aussi des travaux académiques. Or, dans le camp se réclamant du progrès et de la modernité, les références ne sont pas légion.

G.M.: Bien sûr, et heureusement, dans l'historiographie, il n'y a pas que les manuels et les «historiens» officiels. Sauf à ignorer l'existence de vrais chercheurs, courageux et novateurs en histoire et en sciences sociales, comme Lahouari Addi, Zineb Ali Benali, Madjid Bencheikh, Abd El Hadi Ben Mansour, Mohamed Ben Rabah, Nassima Bougherara, Omar Carlier, Daho Djerbal, Fatima-Zohra Guechi, Mohammed Harbi, Ahmed Henni, Aïssa Kadri, Lemnouar Merouche, Ouarda Siari-Tengour, Fouad Soufi, etc. Sans compter une pléiade de jeunes historiens prometteurs: Dalila Aït El Djoudi, Lydia Aït Saadi, Karima Slimani-Direche, Boucif Mekhaled, Amar Mohand Amer, Belkacem Recham, Ryme Seferdjeli, etc.


Q.O.: A l'étranger, la diaspora intellectuelle algérienne n'a pas été très féconde dans le registre de la préhistoire algérienne. Il suffit, pour s'en rendre compte, de consulter la bibliographie et les fonds archivistiques.


G.M.: Ce sont pas les intellectuels qui décident de l'élaboration et de l'usage des fonds d'archives, mais les pouvoirs. En Algérie, plus la recherche porte sur des périodes éloignées où le pouvoir se sent moins concerné, plus elle se développe librement. Dans l'histoire antique, personne ne saurait ignorer les travaux de Nacéra Benseddik, de Mounir Bouchenaki, de Haouaria Kadra, de Fatima Khadra, etc.

Q.O.: Vous épinglez le récit officiel algérien auquel vous reprochez de présenter la page romaine de l'Afrique du Nord comme une séquence coloniale et oppressive. Les Romains n'ont pas débarqué sur la rive sud de la Méditerranée en hommes de paix.

G.M.: Le contentieux essentiel, dans l'Antiquité, n'était pas entre le nord et son sud de la Méditerranée, comme ce fut le cas ultérieurement. L'Afrique du Nord était insérée dans des échanges inter-méditerranéens féconds incessants. Certes, les Romains ne furent pas des anges de paix - il y eut des révoltes populaires contre le pouvoir romain -, mais ni plus ni moins que les Phéniciens ou leurs descendants carthaginois, et bien d'autres après eux. Et s'ils réussirent à s'imposer en Afrique du Nord, ce fut dans une large mesure grâce à leur alliance avec des entités politiques nord-africaines liguées contre un pouvoir qui, à l'époque, apparaissait comme plus menaçant que celui de Rome: celui de Carthage. Les Nord-Africains furent, à la fois, pleinement «africains», et pleinement «romains», puis pleinement chrétiens, voire même super-romains et super-chrétiens. Autrement, on ne comprendrait rien à la figure d'un Saint Augustin, le principal des pères de l'Eglise, né à Thagaste (Souk Ahras), ou encore à la carrière de l'empereur romain Septime Sévère, Nord-Africain d'origine, ou de son fils Caracalla qui, en 212, accorda la citoyenneté romaine à tous les mâles de l'Empire romain. Il y eut un empereur romain qui s'appela Philippe l'Arabe (244-249). Ce Syrien originaire d'Arabie fut l'empereur qui célébra avec un éclat exceptionnel, en 247, le millième anniversaire de la création de Rome. L'anachronisme n'aide jamais à comprendre l'histoire: imagine-t-on Ferhat Abbas président de la République française ? Imagine-t-on, de son temps, la citoyenneté française accordée à tous les Algériens ? La phase romaine de l'Afrique du Nord eut peu à voir avec la phase coloniale des XIXe-XXe siècles. Et si les Nord-Africains furent «colonisés» par Rome, ils le durent largement à un processus d'autocolonisation. Les différences entre riches et pauvres furent bien plus importantes que les contentieux «nationaux». Et ce terme de «national» est, par lui-même, déjà anachronique.


Q.O.: Le regard français sur la préhistoire de l'Algérie, dites-vous, s'est prêté aux «fantasmes».


G.M.: On s'accorde pour dire que l'histoire commence à partir de l'invention de l'écriture. Donc, ce que vous entendez par «préhistoire», c'est plutôt l'Antiquité. Bien sûr, l'histoire coloniale française a fantasmé sur la civilisation africano-romaine: elle y trouvait un argument justifiant une colonisation française prétendant descendre de prestigieux ancêtres romains.


Q.O.: Dans votre propos introductif, la «crise berbériste» de 1949 est présentée comme un moment symptomatique du rapport conflictuel des Algériens à leur histoire.


G.M.: Dans leur quête assoiffée de dignité historique à même d'équivaloir les modèles narcissiques français, les Algériens ont eu surtout recours à une identité historique islamo-arabe pour se conférer une personnalité respectable. Ils n'en avaient guère d'autre: l'arabe était depuis plus d'un millénaire langue de haute culture, le berbère principalement oral. Rien d'étonnant, donc, que Messali ait voulu gommer l'héritage berbère; et, après lui, de même, nombre d'idéologues vergogneux et/ou ignorants de leur histoire.


Q.O.: Toute histoire est tributaire de matériaux et d'accumulation du savoir pour prendre forme. Or, dans le cas de l'Algérie des origines, les sources sont loin d'être abondantes. Du moins aux yeux de l'observateur non averti.


G.M.: Au contraire, ces sources sont surabondantes: de tout l'Empire romain, c'est dans le territoire des actuelles Tunisie et Algérie que subsistent les traces les plus copieuses et les plus prestigieuses de la civilisation urbaine romaine. C'est là qu'existe la collection la plus impressionnante de mosaïques. C'est là que la plus abondante collection d'inscriptions en latin a été exhumée: plus de 50 000...


Q.O.: Manifestation officielle s'il en est, l'Année de l'Algérie en France (fin 2002-fin 2003) a donné la part belle aux temps immémoriaux. De l'Algérie numide à l'Algérie chrétienne, et de Saint Augustin à Massinissa, tous les pans pré-islamiques ont été au menu des colloques et des manifestations thématiques. L'exposition «L'Algérie en héritage» à l'IMA a braqué les projecteurs sur la période allant de la préhistoire à l'avènement de l'islam.


G.M.: Tant mieux s'il en a été ainsi. Pour qu'une société se sente bien avec elle-même, elle doit savoir d'où elle vient, sans exception ni exclusive. L'Année de l'Algérie en France a été une manifestation d'ouverture qui a voulu souligner des fragments d'histoire généralement ignorés des Algériens, et que leur système scolaire et leur idéologie officiels ne leur avait guère permis d'entrevoir. Elle a été conçue démonstrativement comme la preuve selon laquelle l'Algérie officielle d'aujourd'hui était ouverte et accueillante aux vents de l'extérieur - qui, en l'occurrence, avaient aussi été ses brises intérieures. Je ne suis pas vraiment persuadé que ces propensions médiatiques, à usage, principalement, d'image internationale, aient fondamentalement changé les choses in situ.


Q.O.: Quelles sont à vos yeux les perspectives de recherche sur l'Algérie ancienne ? Les retours d'histoire et de mémoire sur la guerre d'Algérie n'ont-elles pas relégué au second plan ces chapitres ?


G.M.: Vous avez sans doute raison pour ce qui est de cette relégation au second plan. Mais, à mon avis, les Algériens ont malgré tout soif d'histoire, soif de toute leur histoire. Et dès lors qu'ils se rendront compte que cette histoire leur a été occultée ou présentée de manière tendancieuse, je pense qu'ils auront envie de lever entièrement le rideau de coulisses, et cela pas seulement pour connaître la guerre de libération et le mouvement national. Comme s'ils allaient se mettre à une thérapie révélatrice du passé qui les constitue.

Gilbert Meynier Historien, professeur des universités


vient de publier, chez La Découverte, L'Algérie des origines. De la préhistoire à l'avènement de l'islam. Entretien.

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